S'entraîner sans apprendre
17 juin 2025
17 juin 2025
L’apprentissage n’est pas toujours présent dans une séance d’entraînement, pourtant entraînement et apprentissage partagent un sens commun. Le dictionnaire Larousse définit l’entraînement comme “Préparation régulière et méthodique à un exercice physique ou intellectuel” et l’apprentissage comme un “Ensemble des processus de mémorisation mis en œuvre par l'animal ou l'homme pour élaborer ou modifier les schèmes comportementaux spécifiques sous l'influence de son environnement et de son expérience“. Ces deux termes possèdent des caractéristiques communes tel que la répétition, le fait d’orienter l’action vers un but, donc induisant un changement comportemental. Le terme d’entraînement dans le language commun est maintenant assimilé à la simple répétition, alors qu’il a été comparé à un apprentissage. Pour qu’un entraînement puisse donner lieu a un changement quasi-permanent de comportement, les conditions suivantes facilitent la rétention de compétences motrices :
L’exercice ne doit pas être trop facile, ni trop difficile.
Un volume adéquat de répétitions.
Un objectif orienté résultat.
Pour ajuster la difficulté d’un exercice, il faut manipuler les paramètres du mouvement : durée, intensité, nombre d’éléments, vitesse, ou contrôle environnemental. L’exercice ne doit pas être dénaturé par les simplifications apportées, sinon elles ne conduisent pas à un apprentissage. Par exemple, essayer d’apprendre à nager hors de l’eau, sur une planche, n’est pas une simplification adéquate. En effet, sachant que les deux tâches ne partagent plus le même groupe de retours sensoriels, il n’y aura pas lieu d’amélioration. Cependant, commencer par réaliser des pompes avec les genoux au sol facilite la transition pour des pompes genoux en l’air. Il faut faciliter la tâche tout en gardant son essence intacte.
Un volume adéquat d’entraînements est nécessaire pour que les mouvements s’améliorent et qu’ils deviennent plus efficaces. En effet, avec la répétion le système nerveux emmagasine des informations sensoriels sur les modifications a apporter qui permettent de réaliser l’action voulue. Plus de répétitions mènent à plus de corrections sensoriels, et donc une meilleure qualité du mouvement. En plus de cela, il faut prendre en compte les adaptations au niveau musculaire et fascial. Les fibres musculaires se reconstruisent après un effort intense, et la matrice extracellulaire du fascia se remodèle suite aux contraintes mécaniques. Quant à la fréquence de répétition, il faut la maintenir courte car les informations en mémoire de long terme s’effacent rapidement si elles ne sont pas rappelée en mémoire de travail. Ce n’est que après de multiples essaies, que le mouvement sera inscrit en nous, et nous constituera.
La fonction du phare est de guider les bateaux à bon port. Avoir un but claire et précis lors de la réalisation d’une tâche guide la répétition dans une direction. Ainsi, l’utilisation de feedbacks devient essentiel afin de pouvoir accomplir la tâche demandée. Toutefois le but n’est pas une fin en soit, bien que nécessaire à l’établissement du processus d’apprentissage.
En pratique, nombreux sont les pratiquants de sport, de musique, ou d’art qui n’apprènnent plus mais pourtant continuent de répéter l’entraînement, qui n’en n’est plus fondamentalement un. Bernstein décrit l’idée de s’exercer comme répéter sans répéter. Ce qu’il veut dire par là c’est que pour considérer une action comme un entraînement, sa réalisation doit induire un changement de comportement à chaque essaie. Ce n’est pas répéter un mouvement, mais reproduire maintes et maintes fois la solution au problème posé. C’est constamment l’améliorer, trouver une façon plus efficace, plus expéditive de la réaliser. Mais à quoi bon s’entraîner ? Il y a ici un point important à souligner. L’entraînement est considéré par certains comme une façon de mener à une meilleure gestion de l’imprédictible, du désordonné, du chaos.
C’est une idée qui apparaît dans l’oeuvre de Jorge Luis Borges l’Aleph. Dans le récit des Deux rois et le labyrinthe, Borges comte l’histoire d’un rois arabe et un rois babylonien se faisant la guerre. Le roi arabe se fait piéger dans le labyrinthe du roi babylonien mais en trouve la sortie. Il revient quelques temps plus tard avec son armée et capture le roi babylonien pour l’emmener dans son propre labyrinthe : le désert. Le roi babylonien y meurt. Le symbole du labyrinthe peut être considéré comme une métaphore pour l’entraînement. Trouver la solution de petits labyrinthes, facilite la navigation du plus complexe : notre réalité. Borges nous fait donc réfléchir sur la complexité de notre monde, et sur l’importance d’avoir une pratique qui nous guide à travers cette réalité.
Pour conclure, l’entraînement et l’apprentissage possèdent fondamentalement les mêmes composantes de répétition, volume, et objectif de la tâche, bien que ces termes soient aujourd’hui utilisé différemment. Alors que Bernstein identifie l’entraînement comme le processus de répétition d’une solution donnée pour un certain problème, Borges amène le lecteur à reconsidérer la complexité de notre réalité, et qu’elle peut être appréhendée à travers l’entraînement. Selon moi, reconsidérer notre entraînement comme un apprentissage amène le pratiquant à se développer dans sa totalité. Il y a donc un modification nerveuse, musculaire, tendineuse, cardio-vasculaire, respiratoire, psychologique, intellectuelle, etc.. en somme, c’est la personne tout entière qui change grâce à l’entraînement.